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Aventures en Asie du Sud Est - Partie 03

Bangkok, juillet 86.
Les journées sont longues. Bangkok est une ville agitée, bâtie contre toute logique sur des égouts, surpeuplée et bruyante. Il ne faut pas y rester longtemps. A l'approche de la saison des pluies, l'air à l'extérieur est torride et chargé d'humidité. On y transpire en abondance, on se sent sale et les vêtements collent à la peau. J'ai depuis longtemps résolu le problème en ne sortant jamais de la chambre de l'hôtel, en regardant les vidéos dans la fraîcheur de la climatisation.

Il paraît qu'ils ont de merveilles. De toute façon, je ne vois pas ce que j'irais faire dans la cohue du dehors.eux temples et des marchés flottants mais ça ne m'intéresse pas. Je connais depuis longtemps l'Asie et ses folklores, et je ne suis pas un touriste, race courante en ces périodes de vacances et que ces choses-là passionnent. Bangkok, pour moi, ne commence à être intéressant et vivable que lorsque la nuit tombe. Tous les soirs vers huit heures, je quitte l'hôtel et je retrouve invariablement Misak qui m'attend dans sa vieille Toyota modèle luxe.

C'est un des chauffeurs de taxi en cheville avec l'hôtel. Il a repéré que j'apparais toujours à la même heure et il ne rate jamais sa clientèle. Misak, comme tout le monde ici, ne pense qu'à gagner de l'argent, avec cette constance asiatique qui m'épate toujours. Quelques dizaines de mètres sur Sukhumvit Road à peine parcourus, il se retourne vers moi et la litanie commence. - Hey Boss ! You want massage tonight ?
Mon refus ne le démonte pas. Un large sourire de gencives - ses dents ont été rongées par le speed qu'il prend pour bosser plus longtemps - et il me propose successivement : " Girl ? Boy ? Little boy (travesti) ? Ganja (herbe)? Opium? Heroïn ? " Tout ce que les rues de cette ville offrent à profusion.

- And little girl ? I know virgins, boss. Do you want that ?

- No! On va à Lumpini.

- Okay Boss: Lumpini. Lumpini Stadium.

C'est un des deux stades géants de Bangkok, tous deux consacrés aux combats de boxe thaï. Ici, c'est le sport national, suivi par tous avec passion, couvert chaque semaine par quinze magazines spécialisés et par une chaîne de télé qui produit ses propres matchs. Je suis amateur de boxe depuis longtemps. J'en ai même tâté un peu à Buenos Aires, mais je suis tombé amoureux du Thaïboxing la première fois que j'ai vu un combat. Les coups se portent avec les poings, mais aussi les tibias, les genoux et les coudes. Conditionnés par une vie de caserne, les combattants sont des vrais gladiateurs qui n'ont pour idée sur le ring que de détruire l'autre. Les duels sont sauvages, rapides et dangereux pour chacun des adversaires. Mon plaisir est de me prendre une ring side, une place au bord du ring, pour avoir à la fois autour de moi les bagarres de fauve, les hurlements et les insultes des parieurs en bas des cordes, et la musique de flûte primitive qui va rythmer le combat. Ce soir, encore une fois, ça tourne mal. Le sixième combat s'achève sans qu'il y ait K.O., les deux adversaires en sang. L'arbitre déclare le boxeur au short bleu, le challenger, vainqueur aux points, alors que le rouge, le champion, a dominé toute la rencontre. Un ouragan de contrariété secoue les dix mille spectateurs. Des san- dales, des sacs de plastique mou qui ont contenu de la bière et des objets divers atterrissent autour de l'arbitre.

- Yet mae! Na kue! (Enculé! Tête de noeud!) Les parieurs sont déchaînés. Il y a des millions en jeu tous les soirs. Ils montrent le poing et glapissent contre le fautif. Je sais comment ça va se terminer et je me dépêche de dégager vers la sortie. Je viens juste de passer la grande porte quand je croise la colonne de policiers qui fonce vers l'intérieur, matraques en main, pour calmer et stopper l'émeute... Assez de sport pour ce soir. En face du Lumpini, à côté de la foule des petites carrioles à soupes et bols de riz, des centaines de touk touk attendent la sortie des clients. Ce sont des scooters à trois roues, avec un siège derrière, surchargés de couleurs et d'arabesques en chrome, pilotés par des fous qui vont toujours à fond. A part une de leurs mobylettes, je ne connais pas de moyen de transport plus rapide à Bangkok. Le type, affalé, les pieds nus sur son guidon, en train de mastiquer du calamar séché, déclenche la pétarade à mon approche.

- Pahtpong, Boss?

- Yes, Pahtpong. Pahtpong. Le quartier du sexe, les deux rues où l'on peut satisfaire n'importe quelle envie. A peine descendu de mon engin, je suis assailli par la foule des rabatteurs. - Sex ? Want fuck? Want good massage ? Je repousse gentiment pour aller droit sur le grand bâtiment rose qui fait l'angle de Pahtpong Soï et de Suriwong Road, à la limite du quartier.

La dizaine de filles postées à l'entrée m'accueillent avec de grands Sawatdee kahp (bonsoir) Welcome inside. La plus physionomiste me reconnais et m'appelle King-Kong, mon surnom chez les filles du coin. A l'intérieur, c'est la triple gifle du disco à fond, des spots multicolores sur les miroirs des murs et les taches fluo des maillots de bains des filles. Elles sont une bonne centaine dans la salle, aux tables et au comptoir. Dix d'entre elles se dandinent sur une petite scène de côté. Derrière le comptoir, l'estrade est réservée aux plus jolies et plus excitantes des gogo girls de la maison. Toutes se pressent pour accueillir le nouveau client. Elles se collent à moi, me caressent la poitrine avec un merveilleux sourire, me disent que je suis beau et qu'elles ont très soif. Elles touchent un pourcentage sur les consommations.
- Cizia! Ça va? Jo la Moumoute me serre aimablement la main. C'est un vieux type pâle et âgé, habillé comme un maquereau marseillais des années trente. Des chevalières à tous les doigts, de l'or autour du cou et les pompes vernies. C'est sa perruque, posée sur le devant de son crâne chauve, qui me fait l'appeler comme ça. C'est le patron de cette boite, le Pink Panther, la plus grande de Pahtpong. On dit que Jo la Moumoute y a fait fortune en quelques années et qu'il a tendance à se prendre pour le parrain du coin. En fait, comme tous les Français d'ici, lyonnais et grenoblois, c'est un gérant de boite de nuit. Il a lu Oro et Sahara, mes deux premiers livres, et il m'a reconnu un soir, Depuis, c'est de préférence chez lui que je viens me distraire. Roro et Landru, deux Français plantés ici qu'il fait marner à sa place, comme tous les soirs, ne tardent pas à accourir boire des verres en notre compagnie. Roro ressemble à un navet et Landru, maigre et barbu, à Landru. Ils sont tous les deux pervers et encore plus blafards que leur patron.
- On va boire un verre en haut, c'est plus tranquille. J'accepte. Au premier étage, la musique joue en sourdine et on peut discuter. C'est la salle des sex-shows, avec une petite scène où se succèdent les artistes. Je suis habitué à l'érotisme oriental, mais là, c'est spécial. Une demoiselle dévide langoureusement des mètres et des mètres de guirlandes de couleur qu'elle s'était au préalable tassés dans le vagin. Une petite perle asiatique s'introduit là où il faut une banane épluchée, puis s'accroupit ventre en avant, et expulse d'une contraction le fruit qui s'envole avec un bruit mou. Tout aussi ravissante, la vedette suivante officie avec des balles de ping pong, qui rebondissent entre les tablées de couples d'Allemands hilares. Ensuite, toujours suivant le même mode de propulsion, c'est un jet de fléchettes, des aiguilles surmontant un cône de papier, sur de jolis ballons de couleur. Des tirs d'une extrême précision qui arrachent des bravos au public. Puis c'est la dessinatrice, un gros feutre marqueur enfoncé entre les cuisses. Elle écrit le nom des volontaires sur un grand bout de papier. Un soir, elle a dessiné sous mes yeux, sans presque onduler du bassin, la ligne de la mer, un palmier, le soleil, une cahute. En travers de l'œuvre, elle a écrit d'un seul jet:
-Welcome in Bangkok Mister Zykë.
- Et c'est le clou de la soirée: un show bisexuel entre une petite princesse orientale et un jeune Thaï maigre au calbard douteux. Ce soir-là, comme souvent quand la nuit s'avance, le pauvre jeune homme a des ennuis. Malgré les efforts buccaux de la dame, il reste sans réaction. Bientôt, les Allemands commencent à gronder.
- Ach... Was passiert? Leurs épouses commencent à protester. Roro, à côté de moi, met les deux mains en porte-voix et beugle :
- Tu vas bander, eh, connard!? Les filles présentes l'insultent en thaï. Les Allemands lui envoient des cacahuètes. Toute l'assistance le conspue pour les dimensions réduites de son accessoire. Enfin, d'une intervention vigoureuse et manuelle, la dame réveille l'engin, opère au plus vite la jonction et le défilé des poses et des va-et-vient peut commencer. Ce type fait ça sept fois par jour. On comprend qu'il se lasse.. Dès que j'exprime mon désir de rentrer à l'hôtel, ces messieurs se font un devoir de me sélectionner mes compagnes de la nuit. Toutes les filles d'ici font la même chose. Elles s'allongent les jambes ouvertes et font semblant de jouir jusqu'à ce qu'elles sentent que c'est terminé. Mais mes hôtes semblent aimer jouer les connaisseurs et pour leur plaire, je me laisse faire poliment.
- Celle-là, Cizia, c'est la meilleure. Tu peux me croire. C'est ainsi que j'enfourne dans un taxi, si mes souvenirs de leurs badges sont exacts, la 105, la 86, la 267, la 73 et la 112, toutes adorables et jacassantes. Ce n'est pas une ville où il faut rester longtemps. Le " Pink Panther" est un des meilleurs en- droits, en tout cas le plus prospère. Les bars qui se succèdent au long des deux rues n'en sont que des répétitions un peu plus cheap. On peut juste varier les plaisirs en allant au Kangourou, dont la spécialité est une fellation immédiate, appliquée par autant de demoiselles que l'on veut, au comptoir ou dans un petit cagibi pour les gens prudes, dont je suis. Ou au Fire Cat, où les filles sont jeunettes et toutes vêtues d'un simple voile afin que l'on puisse étudier, soupeser et tâter avant d'emmener la personne de son choix dans une chambre de l'arrière-salle. Mais je ne suis pas à Bangkok pour profiter de ces plaisirs. Je les connais par coeur et il me suffit de quelques jours pour en avoir très vite assez.
Je suis là pour trouver un boxeur thaï qui puisse me former à son art. J'ai l'intention de réaliser et de jouer un film d'action et d'aventure, et j'ai choisi la boxe thaï comme sujet central de mon synopsis, En plus, comme l'action se déroulera en Thaïlande, j'ai beaucoup de repérages à faire, dans tout le pays. Il est normal de fêter son arrivée en Thaïlande par quelques nuits à Pahtpong mais cette fois, encore moins que les précédentes, je n'ai envie de m'y attarder. En quelques jours, c'est réglé. J'ai découvert Phayat, un ex-boxeur de 25 ans, petit, costaud et sympathique. Il doute de mes capacités devant mes 107 kilos, mais je sais que je vais y arriver et le ne fais pas attention à son pessimisme. Autant pour aller voir les décors de montagnes que pour débuter mon entraînement à l'air pur; je choisis de monter vers le Nord et le Triangle d'Or. C'est une région au nom magique. Je suis sûr d'y trouver des plans intéressants et, qui sait, une petite action pour me donner ce frisson sans lequel je m'ennuie très vite. J'ai sillonné le Golden Triangle pendant deux mois sans trouver un endroit où me poser. En compagnie de Phayat, mon entraîneur de boxe, à bord d'un 4 x 4 acheté à Chang Mai, la grande ville du Nord, nous avons visité tout le Nord thaïlandais. Mae Salong, l'ex Q.G. de la guérilla anti-communiste. Mae Sai, la ville frontière et ses traficoteurs de rubis birmans. On est entrés en Birmanie, pays interdit. Une incursion au Laos, pays encore plus interdit, à l'Est, après le fleuve Mékong. Des villages perdus, des montagnes, habités par des ethnies oubliées du monde. Les Méos, les Ackas, les Lahus, les Karens... Heureusement, j'ai le travail pour me distraire. D'abord, l'entraînement intensif auquel me soumet Phayat. Tous les jours, on trouve une cahute dans un village quelque part, ou un simple coin dégagé pour les longues minutes de saut à la corde, les interminables séries de coups de poings et de tibias dans les " paos " , les protections de cuir de Phayat. Il m'entraîne dans des jogging épuisants, les pieds alourdis par la boue des sentiers. L'air vif des montagnes et l'exercice à outrance me font du bien. Mon jean flotte à la ceinture. Je sens mes forces revenir à leur vrai niveau. Mon deuxième boulot, c'est le cinéma. Ces montagnes douces couvertes de jungles exubérantes, ces villages de cases de bambou, ces profondes vallées où s'attarde la brume des nuits glaciales sont autant de décors extraordinaires, dignes d'un grand film d'action. J'ai décidé au cours de cette promenade forcée que la majeure partie de mon long métrage se tiendra dans le Golden Triangle. J'ai fini par dénicher le lieu idéal à moins d'une heure de marche de la frontière birmane: sur le territoire thaïlandais, dans une de ces zones habitées par les tribus des montagnes. En parcourant leurs villages, je suis tombé sur le paradis. Une immense vallée au milieu d'un cirque de montagnes, à laquelle on n'accède que par un col étroit, un goulet entre deux murailles de végétation. Le coin est irrigué par trois rivières serpentant à souhait. Au bord de l'une d'elles, enroulé sur les flancs d'une colline, se trouve le village des propriétaires du lieu. C'est une communauté de Lisus, une des ethnies des montagnes. Ce sont des gens intelligents et sympathiques. Leurs visages, leurs expressions et leurs costumes feraient le bonheur de n'importe quel cameraman. Ils seront des figurants tout désignés pour mon film. Mais tout n'est pas si simple. Les Lisus ont pris leur temps pour m'adopter. Il a fallu toute ma science de l'indigène pour les rallier à ma cause. Ma première visite ne leur a pas fait plus d'effet que celle d'un vulgaire touriste et ils nous ont accueillis, Phayat et moi, comme tels. Invitations cordiales à manger, visites de la vallée, propositions d'artisanat, les yeux et le visage plissés par un charmant sourire, et présentation de la facture pour le gîte et les repas à l'heure du départ. Je suis revenu dans le village Lisu trois semaines plus tard, avec la ferme intention de les convaincre cette fois de ma sympathie. Mais je suis tombé au mauvais moment. Le chef du village, mon hôte, et ses cinq fils avaient le crâne rasé. Tous avaient leur fusil mitrailleur à la main en permanence, en plus de leur habituel pistolet à la ceinture et, s'ils sont restés polis, mon retour ne semblait pas leur faire plaisir. Le frère du chef, sa femme et ses trois enfants venaient de se faire descendre. Des types déguisés en policiers les avaient arrêtés sur la route. Ils avaient fait sortir tout le monde de la voiture et les avaient abattus. Le frère du chef a été retrouvé avec quatre-vingts balles dans le corps, soit deux chargeurs de F.M. Un règlement de comptes pour une histoire de trafic qui explique la parano qui habitait alors tous les membres de la famille. Le chef surtout semblait avoir peur pour sa vie. Pendant que nous buvions le traditionnel thé, il s'est intéressé à la pépite que je porte autour du cou et à celles, plus petites, qui ornent mon poignet gauche. Il poussait des "grognements" en les caressant et en les soupesant. Ce n'était pas seulement leur valeur marchande qui le séduisait. Comme beaucoup d'adultes de ces tribus de montagnes, le chef est un vieux guerrier. Il s'est battu avec les Chinois pendant les guerres de ]'Opium. Il a participé à la guerre d'Indochine, puis du Vietnam, et pas toujours dans le même camp. Pour lui, la pépite d'or est un talisman. Il lui prête le pouvoir d'arrêter les balles. Le récent meurtre de son frère et la menace qui semble peser sur lui rendaient encore plus vif son intérêt pour mon or. Il m'a proposé des sommes d'argent de plus en plus grosses jusqu'à m'offrir son pick-up Toyota pour un seul des petits cailloux de mon poignet.
J'ai refusé. Mes pépites sont des souvenirs du Costa Rica et tout ce qui me reste de la mine d'or que j'avais là-bas. Le chef a fini par renoncer mais j'ai eu la très désagréable surprise de surprendre de la convoitise dans ses yeux. Sans lui laisser le temps, à lui et ses gardes, de nous isoler et de nous tuer, j'ai prévenu Phayat et nous avons quitté le village. C'est à Chang Maï que je trouve l'idée. Si le chef Lisu aime les pépites, pourquoi ne pas lui en offrir une. Je fais acheter par Phayat vingt grammes d'or que je fais fondre et verse dans le creux d'une pierre. J'obtiens une pépite irrégulière et crevassée tout à fait acceptable. Je suis ravi de mon tour de main, mais Phayat fait la grimace. Il pense que le chef, en bon Asiatique, va immédiatement vérifier la valeur de mon cadeau. Il va accrocher ma belle pépite au cou d'un poulet et tirer sur l'innocent volatile pour voir si elle arrête effectivement les balles. Si le poulet meurt, ça ira très mal pour nous. Je n'y avais pas pensé mais c'est logique. J'abandonne aussitôt l'idée et Phayat va revendre l'or. Le village ne possède aucun confort. A part la maison du chef, qui est en dur, ce ne sont que des cahutes de palmes et de bambous regroupées par clan autour d'une cour. A l'intérieur, pas de meuble. Juste une longue planche sur un côté de la pièce unique qui sert de banquette et de lit. J'ai réquisitionné tous les matelas et nattes du village et je suis arrivé à me faire une couche confortable... Le chef s'appelle Asa Pa. C'est un petit nerveux qui sort son fusil mitrailleur à chaque embrouille ou dès qu'on résiste à un de ses ordres. Il est unanimement respecté. Avec lui, je suis resté sur mes gardes un moment mais, au fil des thés et des discussions, on devient de plus en plus copains. Deux de ces fils également deviennent mes amis. J'ai surnommé l'aîné "Banker". C'est un gros garçon extrêmement malin, joueur émérite, trafiquant et commerçant doué pour l'argent. Dula, le deuxième, est plus renfermé. C'est le chef de la sécurité du village. Il ne quitte jamais son M 16. Je me demande même ce qu'il en fait quand il dort. Autres personnages de la maison, toujours présents dans un coin, le grand-père et la grande-mère, qui doivent frôler chacun les quatre-vingts ans et sont en pleine forme physique. Tous deux ont la bouche et les lèvres brûlées par le bétel qu'ils mâchent à longueur de journée. Je me sens bien chez mes nouveaux amis et je vais y rester plusieurs mois, sans voir le temps passer. Je consacre une bonne partie de mon temps à la rédaction de mon scénario. Chef Asa Pa m'a prêté le tableau noir des réunions du conseil que je couvre de notes à la craie. A 17 h tous les jours, c'est la séance d'entraînement. Cela se passe sur la place centrale du village, le seul endroit un peu dégagé, et le public vient toujours nombreux. Les enfants surtout sont un public fidèle. Ils sont toujours là, massés dans un coin, à rigoler à chaque fois qu'un coup un peu dur est porté. Pour les sorties en jungle, parties de chasse ou simples balades, le chef me délègue toujours une escorte de dix ou quinze fusils. Pas question d'intimité. Il y a peu de danger mais nos pas nous portent souvent au-delà de la frontière et les patrouilles birmanes tirent à vue. D'autre part, les caravanes d'opium, si elles se font plus rares, existent toujours et le risque demeure d'en rencontrer une. Aujourd'hui comme aux plus forts temps de l'opium, les convoyeurs ont pour tradition d'éliminer systématiquement tout témoin rencontré en route. Ce n'est pas pour me déplaire. Ça me permet de renouer avec les armes et me rappelle des bons souvenirs. J'ai acheté dans un village birman spécialisé un M 16 et un H&K 33. C'est ce dernier qui me plaît le plus. Moderne, tout métal et plastique, il est extrêmement léger et maniable, sans aucun recul. Le vrai plaisir, toutefois, c'est lorsque Asa Pa me prête son deuxième Kalachnikov. Ce n'est pas tant pour le fusil lui-même, que je trouve un peu lourd, que pour l'attention du chef . Une arme, c'est comme une femme. Ça ne se prête pas. J'apprécie énormément ce geste de confiance. Une de nos marches en jungle nous a portés jusqu'à un vallon perdu en territoire birman, cou- vert de champs d'opium. J'ai eu la chance de pouvoir contempler ce spectacle en décembre, en pleine période de floraison, quand les champs sont les plus beaux. Trois pétales dehors, les fleurs d'opium dessinent de vastes tableaux impressionnistes de coquelicots blancs, rouges, roses et même, de loin en loin, des massifs de fleurs d'opium bleues. Le tableau n'est hélas! pas resté longtemps devant mes yeux.
Asa Pa se sentait nerveux d'être là. Il avait placé des sentinelles tout autour du vallon et avait ordonné le silence puis, très vite, le départ. Les zones de l'opium ne sont jamais sûres.
Au cours d'une virée à Chang Maï, nous avons réceptionné mon nouveau sparring partner. Loum, un ex-boxeur copain de Phayat. Son principal atout est d'être aussi grand que moi. Avec lui, je dois faire de nouveaux efforts alors que je commençais à stagner avec le petit Phayat. L' entraînement prend un tour nouveau. Je gravis encore quelques échelons. Dans les villages alentour, on commence à s'intéresser au riche "farang" (étranger) invité des Lisus. Les chefs des tribus voisines viennent me voir et, comme cela m'est toujours arrivé dans le monde entier, ces messieurs me proposent tous de faire du commerce avec eux. J'ai eu des propositions sur des rubis, quelques belles pièces, autant que je puisse en juger, et aussi des bouts de verre ou, des machins synthétiques. Un type est venu me montrer des blocs de jade en m'affirmant qu'il pouvait m'en trouver beaucoup. C'est un commerce facile et lucratif mais il faut couper la gangue de pierre pour connaître la valeur exacte du jade à l'intérieur et ça ne me plaît pas. J'aime quand on voit son produit directement. Le chef du village le plus proche, juste à la sortie de notre vallée, est cultivateur et revendeur d'opium. Les plantations de son village se trouvent loin en Birmanie. Le gouvernement thaïlandais, aidé dans cet effort par des subsides américains, encourage toutes les tribus des montagnes à renoncer à l'opium. Asa Pa a choisi de s'y conformer. Son ami et voisin ne veut rien savoir, - You know, Cizia. Un kilo de mais se revend un baht. Pour, un kilo d'opium, on peut obtenir jusqu'à dix mille bahts. Alors... C'est un gros type jovial et rusé, toujours armé, avec une des plus grosses montres suisses de la région au poignet. Chaque fois qu'il passe me voir, il court examiner ma malle puis il me désigne de la main les deux gros bourrelets de cuir qui courent tout autour. - Tu peux mettre un kilo là, et un autre là. Tu peux passer deux kilos. C'est une très bonne valise. L'opium, durant ce siècle, a été la matière reine du Triangle. Source principale de revenus, monnaie d'échange, objet de vols, de deals et de crimes, de guerres et de luttes d'influence. Il serait faux de croire que l'opium a totalement disparu de Thaïlande.
Malgré les actions gouvernementales et les allocations versées aux tribus pour qu'elles coupent les plants et se recyclent dans les lychees, on en trouve, ainsi que sa mortelle petite sœur, l'héroïne. Le village de notre gros voisin reçoit la visite de défoncés européens, des jeunes punks juste sortis de la vie citadine, maigres et blafards, qui ne viennent ici que pour s'éclater un grand coup. Il m'arrive de discuter avec eux. Je ne peux pas m'empêcher de jouer les grands frères et de leur rappeler la prudence. S'ils sont en sécurité par ici, dans cette région qui échappe encore un peu aux lois, ils risquent les pires ennuis dans le reste du pays. Les prisons de Bangkok renferment un nombre incalculable de gamins imprudents, pris avec quelques grammes. Il reste encore dans la région un grand de l'opium. Le dernier des généraux d'origine chinoise qui ont régné sur toute la production et le commerce. Ce dernier Warlord, seigneur de guerre, s'appelle Kuhn Sa. Il possède aujourd'hui, grâce à l'affaiblissement, la mort et la disparition des autres, un monopole absolu sur tous les deals d'opium du Triangle. Il achète toute la production, perçoit des impôts sur les champs, sur les transports et toutes les transactions. Kuhn Sa règne sur vingt mille hommes armés, tous de l'ethnie Shan. C'est la Shan Nation Amy, S.N.A., qu'il a ralliée à sa cause. Régulièrement, les Thaïs et les Birmans lui envoient l'armée, sans jamais parvenir à le déloger. Son Q.G. est un nid d'aigle, perché au sommet de la montagne de Doï Long. Quand il y est replié avec sa puissante armée, c'est impossible de l'en faire sortir.
Alors qu'il avait 22 ans, jeune loup dans les guerres féodales du Triangle, il a monté une caravane de deux cents mules, soit plusieurs tonnes d'opium, des troupes d'escorte et des vivres. Un convoi exceptionnel. Il a déclaré haut et fort qu'il allait trimballer sa caravane depuis le Laos jusqu'en Birmanie, soit la totalité du Triangle en diagonale. Il a prévenu tout le monde qu'il ne paierait pas une seule taxe de passage. Là-dessus, sachant que tout le monde l'attendait armé de pied en cap pour lui faire fermer sa gueule, il est parti droit, dans la jungle et il a failli y arriver. Les autres ont finalement massacré toute sa caravane à une centaine de kilomètres du but. Entre temps, il avait laissé un immense bordel derrière lui, qui a définitivement assis sa réputation. Par mon copain le chef du village voisin, je vais avoir l'occasion d'être présenté à Khun Sa. Ça m'intéresse énormément. Le connaître me donnerait de nombreux éléments inédits et introuvables ailleurs pour mon film. Le rendez-vous est pris pour la mi-mars. Je ne vais pas attendre ici que le moment soit venu. Le scénario est bouclé. Je suis dans une forme d'athlète et Phayat juge que je peux, peut-être, monter sur un ring contre un type plus léger que moi. Je commence à en avoir assez de l'inconfort et des éternels poulets en bouillon, avec pattes et tête qui surnagent. Cela fait six mois que je me suis installé ici et il est temps de partir. J'ai envie de mer et de soleil, et de préparer ma montée sur le ring. Alors, un matin, nous partons. Je connais un coin qui va être parfait pour tout ce dont j'ai envie. La ville de Pattaya, à deux cents kilomètres au sud de Bangkok. Et là, pour les besoins de l'entraînement, et pour mon confort personnel, je me suis installé dans une maison à l'écart du centre ville. A Jomtien Beach, une plage relativement tranquille. Je peux à loisir faire la fête ou rester tranquille. Pour éviter les problèmes microbiens, je prends des compagnes attitrées à la maison. Un copain, un jeune toubib marrant dont le diplôme semble authentique, me les a vérifiées au préalable. Elles sont contentes car on vit bien chez moi et personne ne les ennuie. Pour ma part, j'apprécie leur présence dans le paysage. Et, on passe ensemble des moments de très grande sensualité. Ce n'est pas tant le plaisir sexuel artificiel qu'elles donnent qui m'intéresse. Mes vingt ans de tiers monde m'y ont habitué, mais j'aime avoir du féminin autour de moi. C'est si triste, une maison vide. Suni, Lek, Maï, Ploï et Tim papotent, rigolent, n'ont aucun complexe et mettent de l'animation.
A Jomtien, j'ai aussi un chien noir et deux petits gibbons pour finir de meubler la maison. Je n'aime pas faire la fête seul. Lors de ce dernier séjour, j'ai eu la chance de tomber sur une bande de Français habitués de la ville, fêtards et pervers, en compagnie desquels, entre deux entraînements, je plonge dans la rigolade et les vacances. Ils forment une petite colonie qui passe régulièrement l'hiver ici. Le gros Patrick, flambeur comme pas un, après six ans de présence et d'amour thaï, prétend encore, gourmette en avant, qu'il ne suffit pas de payer mais aussi de leur plaire et que lui, merci, séduit beaucoup. Gilles, un plongeur sous-marin qui claque ici ses économies des chantiers de pétrole et rêve d'aventures. Eugène, gérant d'hôtel et amoureux de boxe à ses dires successifs mi-marseillais, mi-corse, mi-sicilien et sarde par-dessus le marché. Hervé dit " L'Abbé ", qui sourit peu, tient de longues dissertations sur les Européennes, les seules femmes qui savent aimer vraiment et qui, aux racontars des autres, dans le grand bordel, ne baise qu'une fois par mois. Plus une dizaine d'autres qui se sont ralliés à ma cause et sont devenus mes supporters pendant la préparation du combat.
Durant toute la semaine qui précède mon combat, comme un grand gamin joyeux, je saute avec délectation sur toutes les bêtises qui passent à ma portée. Phayat voit ses efforts d'un an gâchés en quelques heures trépidantes. Il devient tour à tour irritable et infiniment triste. Le grand Loum, mon sparring partner, me regarde avec reproche, mais rien n'y fait. Le 14 mars, après deux jours de cure au champagne et au cognac, je me retrouve pour la première fois sur un ring, à 38 ans et je me demande bien ce que je fous là. Mon organisation a parfaitement fonctionné. Il y a 3 000 personnes sous les néons et les ventilateurs du Marine Bar. Le public déborde et bouche une partie de Beach road. Toutes les tables autour du ring side sont occupées par mes copains et supporters, plus la presse thaï rameutée par Phayat.
Heureusement, Loum et lui ont été d'excellents entraîneurs. Je suis parfait, même après mes abus, dans les parties techniques qu'ils m'ont apprises. A la surprise générale, je remporte la victoire par K.O. au troisième round. Il faut dire que je pèse vingt kilos de plus que mon adversaire, un thaï encore plus grand que Loum et que, s'il s'est écroulé, il m'a empêché de marcher normalement pendant quinze jours. Cette victoire me remplit de joie. Ce n'est pas seulement le fait d'avoir vaincu sur le ring. Ce K.O. m'apporte la preuve que je ne suis pas ridicule en thaï boxing et que je peux sans honte tenir le rôle, du boxeur blanc dans mon film.
Tous ces mois d'effort n'ont pas été inutiles. Après ma victoire, je m'emploie à la fêter dignement pendant une dizaine de jours. Mes premières vraies vacances depuis longtemps. Un matin, dans le Bangkok Post, un excellent quotidien de langue anglaise, j'apprends que le Triangle d'or est en guerre. Kuhn Sa est aux prises avec les Birmans d'un côté et l'armée thaïlandaise de l'autre. Il s'est réfugié dans son nid d'aigle de Doï Long. Toute la zone que je connais a été évacuée. Il n'est bien entendu plus question de rendez-vous avec le warlord. C'est cette nouvelle qui me décide à en finir, pour cette fois, avec la Thaïlande. J'ai bien oeuvré pour mon film. Il n'y a rien d'autre à faire sur place pour l'instant. A l'aéroport de Bangkok, quelques jours plus tard, le douanier me demande aimablement si j'ai aimé la Thaïlande. Puis, les yeux et le visage plissés par un charmant sourire, il me met une amende de plusieurs milliers de francs. Il paraît que j e suis resté trop longtemps et que mon visa est, depuis déjà plusieurs mois, tout à fait périmé.
 
Cizia Zykë
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